Vélo : Jean-Didier Berger, le maire du rétropédalage

À Clamart, on se lève et on découvre un matin qu’il n’y a toujours aucune piste cyclable en bas de chez soi…

Nous faisons bien sûr référence à la petite phrase sortie par la candidate à la mairie de Paris Rachida Dati à la radio à propos de la politique en faveur du vélo, défendue par la maire sortante, Anne Hidalgo. Renverser la boutade de Rachida Dati, c’est raconter l’histoire presque banale d’une commune française de banlieue, la nôtre, Clamart, où en matière de vélo, un mandat municipal est passé pour rien. En effet, cette histoire ressemble à celle de tous ces territoires où le potentiel d’usage de la bicyclette est négligé. Mais ici, il est aussi contrecarré par des élus locaux ouvertement hostiles et très moteurs de… enfin très moteurs tout court !

Cet état de fait n’est pas cantonné à des municipalités de villes moyennes ou de communes rurales. C’est aussi le cas en région parisienne, où pourtant de plus en plus de lignes de transports en commun saturent en heure de pointe et où les embouteillages s’accumulent sur une voirie non extensible. En milieu dense, l’espace public, notamment pour la circulation, est un bien précieux et rare. Or, Clamart se densifie à vitesse grand v (pour vitesse, pas vélo). La fréquentation du T6 desservant Clamart décolle déjà depuis deux ans et dépasse allégrement les 50 000 voyageurs/jour. Il n’est pas encore saturé, mais les possibilités d’augmentation de sa capacité sont maigres et vont coûter très cher.

Rien de surprenant, donc, à ce que de plus en plus de Clamartois se tournent vers le vélo comme solution au quotidien. Preuve en est la hausse du nombre de vélos à assistance électrique (VAE) en circulation – il y a du dénivelé dans la commune, située à 10 km du centre de Paris – et l’affluence croissante de visiteurs aux stands des assos vélo locales, les Dérailleurs de Clamart et Rayon Vert, lors de divers événements.

DEPUIS 2010, L’USAGE DE L’AUTOMOBILE DIMINUE EN
ÎLE-DE-FRANCE

Le maire, lui, est aux abonnés absents. Et pour cause : il aime beaucoup l’automobile, à l’instar de notre ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, qui a récemment déclaré lors d’une journée consacrée à la filière automobile, comme si nous vivions encore en ville sous
Pompidou : « La voiture, c’est la liberté ».
M. Berger ne cache pas la préférence qu’il donne à la voiture partout et tout le temps dans sa ville, au détriment des autres modes, alors que quasiment la moitié des ménages clamartois n’ont pas de parking privé. Selon lui, les bénéfices d’un véhicule qui reste immobilisé 95% du temps en occupant 7 à 9 m2 d’espace au sol sont cumulables à l’infini, à l’image des postes qu’il occupe : maire, conseiller départemental du canton depuis 2015, président de l’Établissement public territorial Vallée Sud – Grand Paris et vice-Président du Conseil départemental du 92… en charge de la voirie, et ce n’est pas anodin.

Depuis son début de mandat, la cyclabilité de l’intercommunalité est restée médiocre, favorisant les simples bandes sur la chaussée et des pistes étroites sur trottoir, comme le long de la RD 920 à Antony, Sceaux et Bourg-la-Reine. La page de une du site du département, qui met en avant l’échangeur autoroutier de Vélizy-Villacoublay, donne plutôt envie de déménager à l’heure où une part croissante des Franciliens aspirent à la diminution de la circulation automobile et à l’amélioration du cadre de vie. D’ailleurs, la dernière enquête consacrée aux déplacements en Île-de-France montre pour la première fois une baisse de l’usage de l’automobile au quotidien depuis l’après-guerre, il y a 75 ans. Et la diminution n’est pas anecdotique, puisqu’elle atteint presque 5%, alors qu’elle a augmenté sans discontinuer jusqu’en 2010. Nous vivons donc une rupture dans nos manières de nous déplacer.

MESURES ANTI-VELO

Les problèmes débutent quelques mois à peine après son élection, en 2014. L’équipe municipale revoit de fond en comble le projet de réaménagement des abords de la gare suite à l’annonce de l’arrivée du Grand Paris Express, le nouveau réseau de métro automatique francilien. Les travaux font grincer des dents : sans autre forme de procès, la place de la gare, au carrefour de quatre communes, est cernée par des palissades. Le stationnement vélo présent sur la place est supprimé et rien n’est immédiatement installé en contrepartie. L’espace public est promis à un des innombrables projets immobiliers que le maire plébiscite, largement dominés par les logements.

Les cyclistes de l’association locale d’usagers du vélo, les Dérailleurs, manifestent à la mi-décembre 2014 pour réclamer de nouvelles places de stationnement à cet endroit que fréquentent 3 millions d’usagers par an. Le projet laisse peu de place aux piétons et aux usagers du vélo, avec des accès sous-dimensionnés. La rentabilité du foncier disponible est préférée à l’optimisation des conditions de déplacement et à l’intermodalité facilitée avec le Transilien. La municipalité clame que les lieux resteront accessibles aux cyclistes, sans qu’on trouve la trace d’aucune piste cyclable ni de vélostation dans le projet. Le chantier avait prévu l’augmentation du nombre de places de stationnement sécurisé pour les automobilistes, et rien pour le vélo. Au lieu de réaliser un parvis pour les accueillir confortablement, le projet final se résume à la disparition de la place de la gare au profit d’immeubles.

Nouvel émoi l’année suivante, en 2015 : sur l’avenue Jean Jaurès, un des principaux axes centraux de la ville, la municipalité abat des arbres, rétrécit un couloir de bus et les trottoirs pour créer des places de stationnement en épi. L’avenue avait été refaite trois ans auparavant à peine. Une décision qui reflète le sens de l’urgence selon Jean-Didier Berger : fluidifier la circulation, augmenter le stationnement, ne laisser qu’un espace résiduel et ingrat à tous ceux qui font autrement que de se déplacer en voiture, et qui sont pourtant majoritaires comme dans toutes les communes proches de Paris – la marche est même redevenue récemment le premier mode de déplacement dans l’ensemble de la région.

Côté vélo, la politique du vide marque les premières années du mandat. La ville est entièrement en zone 30 depuis 2007, bénéficie d’un plateau piétonnier, d’une place de la Mairie requalifiée, de double-sens cyclables généralisés (depuis 2010). Les quelques aménagements cyclables existants, principalement des bandes, ont été tracés avant 2014. Clamart pouvait même se targuer d’avoir obtenu en 2010 le “Guidon d’or” de la FUB – un prix aujourd’hui disparu – en même temps que Sceaux, en récompense de ses efforts. C’était il y a dix ans, c’était il y a des années lumières.

Mais depuis quelques temps, l’indifférence de Jean-Didier Berger a laissé place à un mépris non dissimulé : de décisions arbitraires en intimidations sarcastiques, le maire a remis des pièces dans la machine pour dire à quel point il se moque du vélo comme de sa première chemise. Ainsi, en mai 2017, en plein conseil municipal, le maire répond sans détour à une conseillère municipale de l’opposition en évoquant l’association : « Nous élus avons la légitimité du peuple », contrairement à des « individus sortis de je ne sais où» et « qui se revendiquent papes du vélo » ! En janvier dernier, réagissant à un tweet d’une habitante de Clamart qui interpellait la ville sur son souhait de pouvoir bénéficier comme à Paris de pistes cyclables, son adjoint Patrice Roncari s’emporte vivement contre « l’égoïsme de quelques cyclistes militants », en précisant dans une inversion toute pompidolienne (décidément, quel lourd héritage) : « Il faut adapter le vélo à Clamart et non l’inverse », sous-entendant qu’il était hors de question de laisser davantage de place au vélo que la portion congrue, qui est la sienne actuellement. Rompez ! Le tweet est supprimé avec empressement mais pas assez rapidement pour qu’il ne soit immortalisé par une capture d’écran. L’épisode n’a pas manqué de consterner les cyclistes locaux.

ET SOUDAIN, M. BERGER S’ENTICHA DE LA BICYCLETTE

Malgré cette fâcheuse répartie, on constate un regain d’activité aussi brutal que fugitif dans la communication en faveur du vélo de la part de la municipalité, juste après le score détonnant d’EELV aux élections européennes (18% en mai dernier). Au total, les différents partis proposant un programme en rupture en matière d’écologie ont dépassé les 30%, contre 10% pour l’Union de la droite et du centre : branle-bas de combat dans l’équipe municipale, qui décide subitement d’essayer de récupérer la vague et se prend de passion pour le vert. Rien n’y échappe : articles dans la gazette officielle, rafraîchissement des marquages sur les double-sens cyclables et sur les quelques bandes (en voie de disparition), célébration des stations Vélib’ à la gare et place Aimé Césaire. Tout y passe. Le maire claironne que « Clamart aime le vélo » (titre d’un article de Clamart Infos) avec beaucoup de peinture fraîche. 

Il est vrai qu’il avait consenti plus tôt dans son mandat à soutenir Rayon Vert – chantier d’insertion qui propose des réparations de vélos et du recyclage – et à installer des espaces de stationnement couverts, non sans avoir omis préalablement de supprimer de nombreux arceaux dans le cadre de ses travaux et de la priorité donnée au stationnement. Désormais, il promet d’offrir un vélo à chaque élève de CM2, en omettant de dire que les conditions de sécurité ne sont absolument pas réunies pour qu’un enfant de 9 ans vienne à l’école à vélo en autonomie, et que les établissements ne bénéficient pas de stationnement sécurisé pour les bicyclettes. Offrir un vélo à des enfants alors qu’ils ne peuvent pas l’utiliser en-dehors de la forêt (et encore, à condition d’habiter à côté ou de mettre le vélo dans le coffre de la voiture), voici un bel exemple d’une fausse bonne idée – une idée dangereuse de surcroît. 

Il ne faut pas longtemps à l’association Les Dérailleurs, dont les adhérents rient jaune, pour publier un article en réponse au titre sans appel : « Non, Clamart n’aime pas le vélo ». En fait, le maire s’est contenté d’entretenir à l’automne 2019 les marquages (hasard du calendrier, probablement), mais jamais les revêtements, et d’inaugurer quelques stations de Vélib’. Fin 2019, 13 sas vélos supplémentaires sont promis, alors que l’association fait remarquer que ceux existants ne sont pas respectés, y compris par les véhicules municipaux (par exemple au carrefour des rues Jean Jaurès et Paul Vaillant-Couturier).

RUPTURE DE DIALOGUE

Les Dérailleurs, qui considèrent la sensibilisation et la communication comme une priorité, se voient refuser d’écrire la publication pour le journal local d’un simple article sur l’utilité et le bénéfice des sas vélo (des espaces de positionnement et d’attente sécurisés aux feux, dédiés aux vélos) et sur les sanctions encourues en cas de non-respect. L’association est jugée trop critique par le maire, qui ne souffre aucune espèce de contestation. Depuis le début du mandat, les rares réunions avec l’élu en charge de la délégation aux transports Serge Kehyayan sont compliquées – et c’est un euphémisme. Les réponses aux interrogations des Dérailleurs tombent à côté de la plaquette de frein, et l’élu en question s’écoute surtout parler. Depuis un nouvel épisode de polémique en 2019, toute forme de dialogue s’est même interrompue entre l’asso et la municipalité.

Il faut dire que les échecs se sont accumulés : si des discussions avec les services techniques du département pour améliorer les aménagements clamartois ont lieu, les modifications demandées concernant la bande cyclable le long du tramway et l’aménagement de la place de l’église Saint-François de Sales est jugé non réalisable. Une bande cyclable montante, rue de Meudon, va même être supprimée – et l’aménagement prévu pour accéder à la vélostation Véligo (consigne de stationnement), située au terminus du futur tramway T10, s’interrompt… bien avant la porte de la consigne !

Le projet de vélostation à la gare Transilien de Clamart n’avance pas et ne fait l’objet d’aucune annonce, tant au niveau de la date d’entrée en service, de son emplacement que de sa capacité. Le maire s’enorgueillit d’adhérer au plan régional de location de vélos oubliant que c’est lui-même, en tant que président de l’EPT, qui au cours de son mandat, a supprimé les subventions du territoire Vallée Sud Grand Paris à l’achat d’un vélo électrique.

Une autre demande importante des Dérailleurs, à savoir faire passer la rue du Président Roosevelt de 3 à 2 voies + 1 voie vélos avant l’arrivée du T10, s’est vu offrir une fin de non-recevoir. Quelques semaines plus tard, l’association comprend que ce refus est probablement motivé par le fait que l’équipe municipale agit très discrètement pour obtenir une 3ème voie voiture sur la D2, au détriment de la forêt. Nous en avions parlé dans cet article et sur Twitter.

Il faut savoir que les critiques ne sont pas compatibles avec la susceptibilité du maire qui a fait savoir l’an dernier aux Dérailleurs– et à deux autres assos qui ne sont pas dans ses petits papiers – qu’ils seraient interdits de participation au prochain forum. Des membres d’une de ces associations ont même été bousculés lors du Forum de 2019. Toutes ces manifestations d’inimitié ont fait suite à l’organisation d’une manifestation au projet de voie supplémentaire dans la forêt réunissant près de 300 personnes, ce qui est très rare à Clamart.

UNE POPULATION QUI EXPLOSE, ET DES PISTES INEXISTANTES

La position du maire est d’autant plus saugrenue qu’elle est de plus en plus en décalage avec le discours et les décisions prises par Valérie Pécresse, appartenant au même parti. Ces derniers mois, la présidente du Conseil régional a multiplié les annonces pro-vélo. Il y a quelques semaines, elle a également annoncé qu’elle était prête à s’engager financièrement pour réaliser le RER V, un réseau de 9 lignes cyclables protégées totalisant 650 km et imaginé par le Collectif vélo Ile-de-France. La présidente de la région avait auparavant annoncé la mise en place d’une aide à l’achat de 500 euros pour les vélos à assistance électrique, mais a aussi lancé le nouveau service de location longue durée de vélos à assistance électrique et s’est fixé l’objectif d’atteindre 50 000 places de stationnement vélo réparties dans toutes les gares d’Île-de-France d’ici 2024.

Alors, la priorité du maire Jean-Didier Berger ? C’est décidément vraiment la promotion immobilière, des projets « de charme » pour attirer ménages aisés et cadres supérieurs. Pourtant, ironie suprême, Jean-Didier Berger, alors candidat, reprochait en 2014 le bétonnage de Clamart. Il a fait construire plus de 6000 logements en un seul mandat, dont beaucoup ne sont pas encore livrés, soit une augmentation prévue de la population d’environ 25% en cinq ans. Une véritable fuite en avant sans créations d’activités, très peu d’établissements publics et de commerces, une offre de transports en commun stagnante… et quasiment aucun nouvel aménagement cyclable.

Comment les nouveaux habitants vont-ils se déplacer ? Mystère. Le maire compte sur l’arrivée du T10 (2023), qui n’ira pas à la gare Transilien de Clamart et du Grand Paris Express, qui n’ouvrira au mieux qu’en 2024. Mais comment les habitants iront à la gare, et à Paris ? En voiture, dans des embouteillages croissants ? Dans un T6 et des bus bondés ? En tout cas, Jean-Didier Berger s’est bien gardé de faire part de son enthousiasme à l’idée de réaliser le RER V, ce futur réseau express vélo à l’échelle francilienne. Problème : pas moins de deux branches – une en radiale, une en rocade – sont censées passer par Clamart.

AU BAROMÈTRE 2019, CLAMART S’ENFONCE

En 2017, Clamart n’avait pas reçu une note déshonorante à la première édition du baromètre vélo (3,32/6 soit D), aidée par une très opportune explosion des votes dans les dernières heures d’ouverture du questionnaire (devenu un cas d’école). En 2019, avec un nombre de votes plus que doublé par rapport à 2017, la note a chuté : 2,64 contre 3,32 deux ans plus tôt. Et la ville obtient F, soit un “climat vélo” défavorable. Dans sa catégorie (les villes sont classées en fonction de leur niveau démographique), Clamart est 62e sur 66 au classement de l’évolution des notes. Alerte rouge !

 

Dans les commentaires libres de la première édition du baromètre, les références à la politique anti-vélo du maire foisonnent, tel le lapidaire : “Clamart n’est pas du tout pensé pour les vélos, il n’y en a que pour les voitures. Il faudrait payer un vélo au maire de Clamart”. Dans sa désinvolture, Jean-Didier Berger a gagné un surnom : “Depuis l’arrivée de la nouvelle municipalité, la politique de l’utilisation du vélo en ville au quotidien a été abandonnée au profit de la voiture, ce qui nous permet de surnommer notre maire Triple B : Berger, Béton, Bagnoles”. D’autres sont plus sobres mais font part du même constat : “L’usage est limité faute d’une politique active de la municipalité alors que le potentiel est très important”. Un potentiel que le maire actuel a foulé d’un coup de pédale… d’accélérateur.

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2 réponses à Vélo : Jean-Didier Berger, le maire du rétropédalage

  1. LATRASSE Denis dit :

    Il faudrait vraiment offrir un vélo à Mr. Berger, supprimer les freins, les pédales et l’antivol… puisqu’il ne pourra pas l’utiliser à Clamart !…
    Un beau cadeau de départ pour Mr. Berger. Je fournirais le vélo si Clamart Citoyenne ou les Dérailleurs préparent le paquet cadeau et se chargent de la livraison.

  2. Sara dit :

    Je roule chaque jour en vélo, et je déplore l’état des bas cotés (mieux vaut avoir un VTT avec suspensions !!!) , le non respect par les automobilistes et l’absence de pistes cyclables menant aux écoles…

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