Ce matin à la brume…

ce matin à la brume…

Dsc06243colère et fierté

levé, cinq heures
Denise y est déjà, elle l’a dit hier
se garer loin, pas bloquer la bagnole, élémentaire
marcher, boiter un peu, tu connais, t’es venu hier
pas un chat, rares voitures
une silhouette à l’entrée du chemin
jeune, militante, elle attend Philippe, elle hésite, où entrer
le sentier est là, sinueux, allons-y
là bas les loupiotes, au pied de ce que tu connais être une falaise boisée
au bord de la bretelle autoroutière
noir
deux cents mètres, chemin bien entretenu, entrée du village
tu peux pas dire autrement
d’un lieu où des gens vivent depuis quatre ans
à gauche une rangée de cabanes mitoyennes, bien alignées dans la sinuosité du lieu
à droite une rangée de caravanes
tu arrives, inquiet de déranger à cette heure
et tu es accueilli, conduit dans une des cabanes
il fait bon, chaud, c’est propre et t’es gêné de devoir t’asseoir à l’invitation
le poêle , bidon bricolé et soudé à un conduit d’évacuation, ne fume pas, c’est sain
le café est préparé devant toi, longuement, sucré délicieusement
invité
t’es au bidonville aménagé par des Roumains, citoyens européens
géographie complexe, Petit Clamart, sur la commune limitrophe de Châtenay, département des Hauts-de-Seine sur un terrain appartenant au conseil général de l’Essonne
te laisse pas envahir par ces césures administratives
elle te dit qu’elle laisse son fils de trois ans dormir encore un peu, il est habillé, il n’y a plus qu’à lui mettre les chaussures et le manteau
elle te dit la fatigue, réveillée à quatre heures, le stress, depuis des jours
elle travaille, maigres revenus, son fils va à l’école à Clamart et la mairie réclame le paiement de la cantine au tarif max, alors que ses revenus doivent lui faire bénéficier du mini
ni le propriétaire du terrain, ni le maire n’auraient demandé une quelconque expulsion
des maires se sont fait élire, à Clamart et Châtenay, le camp dit « rom » faisait tache, amalgames sémantiques pendant la campagne électorale, incitation à la haine des autres
et ce matin
tu te retrouves dans la rue de ce village
les visages graves de leurs occupants, devant leurs caravanes ou leurs cabanes, des couples, avec leurs baluchons
les enfants sortent, habillés, calmes
impressionnant calme,
le noir devient brune, le jour se lèvera bientôt avec la brume
et Marie-Catherine, et Gilbert, et quinze ou vingt lève-tôt venus en témoin,
des assoc, ou parce qu’ils savaient et ne voulaient pas fermer les yeux
ne pas fermer les yeux
tu la retrouves, son fils est à ses côtés, yeux bleus comme elle, encore poupon à trois ans, prenant son biberon de lait à grande lampées, il est habillé et chaussé, gambadant, joyeux
et en contre bas les clignotants bleus descendent, cinq ou six véhicules
des jeunes du village les désignent, bronca discrète
et une voix s’élève, tu ne comprends pas le roumain, mais tu entends l’appel au calme
un qu’on nomme l’électricien, débranche une prise, les lampions s’éteignent
les clignotants remontent en sens inverse la bretelle, ils arrivent
trois s’activent et arrachent tous les fils des cabanes et caravanes, en quelques minutes un gros baluchon est fait : dernier acte de l’activité de retraitement de métaux qui, entre autres emplois précaires, assurait la survie économique de la collectivité
jour à peine levé
brume
le chemin, sinueux, est en pente légère
ils montent
masse sombre, encore indistincte, un groupe s’arrête à distance, bloquant toute sortie
d’autres continuent, pesamment, insigne CRS, leggings, bidule à la ceinture, gants, blouson déformé par un probable gilet pare-balle, pas plus fiers que ça visiblement, alignement au milieu de la rue
tu te retrouves sur le côté, les couples rassemblent leurs enfants à côté des baluchons
un pardessus-cravate, commissaire
il ne s’agit pas d’une expulsion, mais de l’exécution d’une décision de justice, qu’il dit
Yves tentent de négocier pour les caravanes, il en a sauvé une hier, mais on n’a rien pu faire pour les autres, faute de terrain d’accueil
et merde, c’est quand même leur bien, leur propriété, à ceux du bidonville
société de proprio qui nie celle de ceux qu’elle rejette
un camion arrive, déménagement, des gars vêtus de combinaisons, masques et gants, comme des chirurgiens, mais très bas de gamme, un équipement qui ne protégerait d’aucun virus ou parasite, juste pour faire comme
aucun risque
toi tu accepterais plus facilement de dormir dans leur cabane que dans certains hôtels, rapport aux punaises de lit
t’étais pas fier d’y aller ce matin
t’es autorisé à l’émotion, comme Lionel, les larmes aux yeux
colère
pas honte, mais fierté
fierté, de voir comment ces hommes, ces femmes, ces enfants, affrontent cette saloperie
fierté de leur dignité et de leur humanité qui t’a permis, un peu, de retrouver la tienne

Philippe Lorrain

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2 réponses à Ce matin à la brume…

  1. L.N. dit :

    Bonjour
    Effrayant ! Je suis passée hier devant le terrain sur lequel le village était installé. Nettoyé, rasé, plus rien ne dépassait … Et juste à côté, sur le terrain attenant, il y avait des tractopelles et des engins de chantier : les travaux de construction du lotissement débutaient. VRD comme ils disent. Ceci explique sans doute cela.

  2. CCadminWP dit :

    Superbe texte de Philippe Lorrain. Par ailleurs, nous confirmons bien que les maires UMP de Clamart et Chatenay ont pris position et ont agi auprès du préfet pour demander l’évacuation de ce camp.

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